Ré-outiller les labos, session 4 du 15 juin (2/2)

Après une première partie visant à réaliser les retex d’une série d’outils testés pour résoudre des problèmes vécus par les laboratoires d’innovation publique, la seconde partie de cette 4e session visait à nous ouvrir collectivement à d’autres théories, techniques et modèles susceptibles d’aider les labos à innover de façon plus systémique et à traiter des problèmes toujours plus complexes.

En préparation de cette session, chaque participant était invité à faire des propositions et en quelques jours, trente ont été cartographiées en fonction de leur usage (cf canevas ci-dessous). Les participants ont ensuite été invités à choisir celles qui paraissaient intéressantes à traiter en priorité. 

La trentaine de propositions proposées puis priorisés par les participants

 

Dans le cadre de la session, trois d’entre elles ont été présentées par des participants : le modèle de niveau de maturité des concepts (ou « Concept Maturity Level »), la méthode du façonnage (ou « Shape Up »), et enfin les approches systémiques.

 

Le modèle de niveau de maturité des concepts, présenté par Mathias Béjean

Dans les années 80, la NASA invente les “Technology Readiness Level”, une échelle à 9 niveaux permettant de faire progressivement passer une innovation technologique de la connaissance fondamentale, jusqu’à son utilisation et au développement d’applications concrètes. Le TRL est un outil de pilotage, qui permet de prioriser des programmes de recherche par niveau, et de vérifier à quel moment une technologie est prête à être embarquée dans un processus de développement de prototype puis une solution pérenne. Progressivement, la critique formulée à l’égard des TRL est que les aspects moins technologiques ne sont pas pris en compte. De nouvelles équipes apparaissent en amont, capables de faire mûrir un projet et sa pertinence, avant de décider s’il faut ou non investir dans l’innovation technologique. Pour guider cette approche, un autre concept émerge pour mieux analyser les besoins en amont de manière approfondie : les Concepts Maturity Levels, ou de niveau de maturité des concepts. Les CML permettent de vérifier en amont si toutes les facettes du projet sont traitées, au niveau de l’organisation si la maturité des acteurs est suffisante, et au niveau de la filière s’il y a besoin de nouveaux dispositifs de financement. Rapidement, des études montrent que le coût des projets dérivent dans 30% des cas si 10% du budget n’est pas investi dans cette phase préliminaire…Les CML deviennent un moyen de repérer s’il est possible de passer à l’étape d’après, et d’affecter des moyens ad hoc pour faire murir les projets et les faire passer d’une étape aux suivantes.

Dans le cadre de ses travaux de recherche, Mathias Béjean a appliqué les CML dans la communauté des Livings Labs des “medtechs” (technologies de la santé). Les CML des Living Labs Medtch comprennent 7 niveaux, une métrique, un langage partagé et un processus déterminé pour des moments d’évaluation formatifs pour déterminer si le groupe est prêt à passer à l’étape de travail suivante. Une gouvernance constituée d’un “forum des living labs santé autonomie” a été créée pour concevoir la métrique et codifier les CML. Celles-ci ont la valeur d’un ensemble de bonnes pratiques plus que de règles absolues, une part d’interprétation existe. Des outils d’autodiagnostic sont en cours de création ainsi qu’une structure d’accompagnement qui pourra évaluer le niveau du projet.

En quoi ce modèle intéresse t-il les laboratoires d’innovation publique ? Aujourd’hui, alors même qu’il se crée chaque jour de nouveaux laboratoires d’innovation publique, rien ne définie vraiment en quoi consistent leurs finalités, comment mieux les atteindre, comment mieux évaluer  leurs avancées. Appliquer le modèle de montée en maturité à la communauté des laboratoires d’innovation publique permettrait de codifier les meilleures pratiques, de mieux former les équipes des laboratoires d’innovation, de mieux flécher les dispositifs, les ressources et les financements -et in fine permettre à toute la communauté des laboratoires d’innovation publique de franchir un nouveau stade de leur développement. Le modèle pourrait également être appliqué aux projets soutenus par les labos, et les aider à expliciter leurs modalités d’accompagnement.

 

Le façonnage (ou “shape up”), présenté par Jacky Foucher

Shape Up est le nom de la méthode de travail pour améliorer en continu un service numérique, créée sur-mesure par Basecamp, une société basée à Chicago qui édite un logiciel de gestion de projets, en réponse aux difficultés qu’elle rencontrait avec la méthodologie agile. Son principe fondateur est de se concentrer sur le juste niveau d’abstraction et d’incertitude. Shape Up repose sur des règles du jeu plutôt que des outils : concrètement, on commence avec une page blanche et un marqueur assez gros pour ne pas pouvoir entrer dans le détail mais plutôt se concentrer sur l’important. La taille du marqueur est adaptée à chaque étape de circonscription du problème. C’est la métaphore du tailleur de pierre : on dégrossit d’abord la matière, on produit des formes générales et si ça convient on conserve le meilleur dégrossi pour la suite. Au besoin, on recommande autant de fois cette phase que nécessaire pour aboutir un cahier des charges jugé satisfaisant. Ensuite, l’équipe qui va prendre en main le projet (techniciens, designers) dispose de 6 semaines et pas une de plus pour produire une solution. Au début, l’équipe suit une phase d’ascension, découpe le gros problème en petits problèmes et assume la dimension “bricolage” et de ne pas savoir à quoi ressemblera la phase d’atterrissage. Plutôt qu’un calendrier de travail, l’équipe s’appuie sur un outil de suivi qui permet de voir si quelque chose n’avance pas -auquel cas, il faut découper à nouveau les problèmes. Autre règle : l’appétit de l’équipe à l’égard des projets ! En effet un comité décide quel projet va être traité en fonction du désir et de l’appétit de l’équipe -un gage de motivation et d’engagement. Les amateurs de cette méthode mettent en avant l’intérêt d’un travail simultané sur des “parties” du gros problème, permettant une validation crantée du projet.

En quoi ce modèle intéresse t-il les laboratoires d’innovation publique ? Shape Up est « une méthode qui dit qu’il n’y a pas de méthode », une invitation à déconstruire les outils trop plaqués (par exemple le double diamant en design) et à la adapter au contexte réel de travail. Elle promeut l’essai-erreur jusque dans la phase d’exploration, et permet d’aller plus loin que seulement vérifier si le problème identifié est le bon. Elle permet de s’assurer que la fonction clé est là avant de passer une fonction secondaire (fonction « tunning lab »), et de passer d’un focus outil à un focus pratique : ne pas s’accrocher aux outils, mais utiliser les outils y compris pour parler les langages des autres (exemple Tableur excel pour parler à des comptables). Dans le contexte contraint de l’action publique, elle implique néanmoins de s’assurer qu’il est possible de mettre en place une équipe projet à temps complet sur des durées de 6 semaines.

L’approche systémique, présentée par Emmanuel Bodinier

L’approche systémique cherche à résoudre des problèmes complexes en les analysant, en s’attachant davantage aux échanges entre les parties d’un système plutôt qu’à l’analyse des parties. Elle convoque le principe d’homéostasie, qui analyse des mobilités et les “états stables” possibles d’un système. Ses fondements ont été définis dans les années 50 lors des conférences MACY, organisées par des participants venues d’horizons très différents (militaires, anthropologues, beaucoup d’exilés européens), mais toutes confrontées à des problèmes complexes, qui ne pouvaient être découpées en petits morceaux et les uns après les autres. Pour illustrer le caractère systémique des problèmes et le principe de totalité, on peut prendre l’exemple de l’organisme humain: pour comprendre comment le corps maintient sa température, il ne suffit pas de s’intéresser à chaque organe car c’est l’interaction entre eux qui permet d’expliquer une température quasi constante. 

Pouvoir appliquer le principe de totalité suppose qu’il existe un système :

  • Définir un système d’action est un vrai problème en soi, (principe systémique) notamment dans les organisations publiques
  • La détermination du principe de rétroaction est également un problème en soi (principe de feedback)
  • Principe d’homéostasie : si on agit sur le système, ce dernier se modifie/résiste, ce qui pose la question des modalités d’action ;

L’approche systémique implique de sortir d’une vision du monde dans laquelle on identifie des entités auxquelles on attribue des qualités comme si elles leur étaient intrinsèques : Il s’agit plutôt de penser relation et qualité de la relation, le feedback que j’en ai, l’intention que j’y mets ; Au lieu de modifier la direction il s’agirait de penser l’interaction et ses effets, et aussi de changer de posture afin de faire réagir le système. 

L’approche systémique peut aider à résoudre des problèmes : en agissant sur la branche qui bloque et qui n’est pas forcément celle que l’on pense, il est possible de libérer le point de blocage. L’essentiel, c’est de trouver la bonne branche sur laquelle agir. 

Comment s’assure-t-on qu’en essayant de résoudre un problème on ne finit pas par devenir une partie du problème en intégrant l’homéostasie du problème ? L’essentiel est de parvenir à identifier qui a le problème et pour qui c’est important. Il faut se tenir prêt à  lâcher lorsqu’il le faut : le problème n’existe pas en soi mais dans un système d’acteurs qui peut bouger. On joue avec l’homéostasie et on en fait partie. 

En conclusion, l’approche systémique est un outil issu de l’épistémologie et de la philosophie du savoir qui peut s’appliquer à des disciplines des sciences humaines ou de l’ingénieur. Elle a émergé au moment où nous sommes passés de l’analyse énergétique (les rapports de force qui s’opposent) à l’analyse de l’information (y compris la non information, qui est une information). Par exemple, si je donne un coup de pied dans une pierre, la pierre avance (= envoi d’énergie); si je donne un coup de pied dans un chien, je transmet une information.

En quoi ce modèle intéresse t-il les laboratoires d’innovation publique ? En premier lieu, il les oblige à se questionner sur eux-mêmes : contribuent-ils à l’homéostasie d’un système qu’ils souhaitent modifier ? Pour s’en prémunir, les labos doivent assumer qu’ils sont des « forces de mouvement », même si les conséquences sont difficiles à prévoir à court ou long terme. L’approche systémique repositionne le labo dans le système et lui rappelle sa responsabilité dans ce que produit le changement, et l’encourage à se doter de principes éthiques et d’humilité, de mieux apprendre de ses échecs, de mieux identifier l’endroit limite à partir duquel agir pour ne pas perpétuer le problème, et où mettre l’énergie pour que l’action puisse produire de l’impact car cela aide à identifier où est le réel problème sans limiter le pouvoir d’agir de celui qui est en capacité à faire. Elle invite les laboratoires à accentuer dans leurs travaux l’analyse des jeux d’acteurs, à davantage se doter de compétences dans ces domaines (sociologie des organisation, sciences politiques, analyse psychosociale…)

 

En conclusion : qu’est-ce que ça fait du bien de découvrir de nouveaux modèles, concepts et théories !!

En explorant ces trois concepts, nous avons mieux compris certaines impasses rencontrés par les laboratoires, et identifié de nouvelles marges de manoeuvre pour les aider à traiter des enjeux toujours plus complexes. Chacun de nous réalise qu’il ne connait et ne pratique qu’une petite partie de ces modèles, et que nous ouvrir à d’autres est source de nouvelles connaissances et peut nous permettre de muscler nos pratiques. A terme, une fois remises en contexte, les techniques et modèles les plus féconds pourraient être mieux enseignés aux acteurs de l’innovation publique, dans le but de les aider à se doter d’un socle de compétences plus robuste. Pour continuer à nous familiariser avec elles, nous allons nous efforcer de les documenter de façon synthétique, en renseignant à quoi elles consistent, en quoi elles seraient particulièrement utiles aux laboratoires d’innovation publiques, en les illustrant et en donnant des ressources pour aller plus loin.

Exemple de fiche de synthèse sur « la théorie des communs »

 

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