Miroir, mon beau miroir… dis-nous si on va dans la bonne direction !

Un peu plus de six mois après le début du programme en janvier dernier, les Labonautes naviguent-ils dans la bonne direction ? Pour le savoir, dès l’origine nous avions prévu de créer un « groupe miroir », c’est à dire d’élargir la conversation à un second cercle de participants dès lors que nous aurions des premières productions et retours de tests à leur soumettre. Il s’agit d’une pratique maintenant bien établie dans ce type de programme. Une façon de commencer à élargir le premier cercle, d’améliorer le fruit de nos travaux, de vérifier si nous faisons bonne route et le cas échéant, de corriger le tir !

Une invitation a été adressée mi-juin à une soixantaine d’acteurs de l’écosystème des laboratoires d’innovation publique, avec un certain succès puisqu’une quarantaine d’entre eux ont assisté à cette session organisé le 8 juillet en visioconférence – ministères, services centraux, collectivités locales, professionnels. Visiblement, les enjeux liés à l’avenir des laboratoires d’innovation intéressent tout l’écosystème….

Qui participait au groupe miroir ?

Les équipes en charge d’innovation au sein de ministères et services centraux : Ministère de la justice, Ministère de l’Économie, ministère de l’Éducation, Ministère des Sports, Ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires, Direction générale des Douanes, Délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle, Direction générale de la Cohésion Sociale,

Les équipes et labos d’innovation associant les Préfectures et services déconcentrés de l’État : SIILAB Hauts de France, Innov’Mandie, LabArchipel en Auvergne Rhône Alpes, le SGAR Centre-Val de Loire, Sgar Grand Est,

Des établissements publics (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, Caisse Nationale des Allocations Familiales, Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail,

Les unités et labos d’innovation de nombreuses collectivités : Seine-Saint-Denis, Isère, Puy de Dôme, Pyrénées-Atlantique, Essonne, Poitiers, Metz, Rennes, Lille, Bordeaux, Marseille, Strasbourg, Paris, la Piste à Grenoble, Grand Est, Normandie, Collectivité Européenne d’Alsace, Réunion, Pays de la Loire, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Bourgogne Franche-Comté,

Des écoles : Sciences Po Lyon, ISEN Lille,

Enfin des professionnels, sociologues, designers, agences : Ateliers RTT, Où sont les dragons, etc.

 

Retour sur les tests : une envie collective de (re)faire communauté de pratiques ?

La session fut d’abord l’occasion de soumettre au groupe « miroir » les outils que nous avions produits et testés pour tenter de répondre à quelques grandes familles de problèmes vécus par les laboratoires d’innovation (cf session du 15 juin pour retrouver des explications détaillées sur les outils cités) :

– Problème de manque de vision stratégique : les outils comprenaient le « lab framework » publié par Co-design, la « théorie de transformation » publiée par Lindsay Cole, le quizz « Quel lab êtes-vous ? », le portrait sensible réalisé par Jacky Foucher pour le TiLab

– Problèmes relatifs aux modalités de choix des projets, de gouvernance et à la façon dont sont passées les commandes :  le format dit de « démarreur bienveillant », le quizz « Etes-vous un labo libre ? »…

– Problèmes de manque de compétences et de recrutement : le carnet de bord « trajectoires des labonautes » réalisé par Aura Hernandez

– Problèmes de manque de coopération, voire de conflictualité : le sociogramme

– Problèmes de court-termisme, difficulté à se projeter et à monter en gamme : l’outil « trajectoire des laboratoires d’innovation ». 

Tous ces outils n’ont pas encore été testés jusqu’au bout  (problème de temps, de disponibilité des uns et des autres), mais sur les tests les plus avancés, les retours sont bons. Sur ce dernier outil de « trajectoires des laboratoires d’innovation », nous avons pu profiter du retour d’expérience de Léa Boissonade de la Fabrique à projets (Ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires). Léa décrit ainsi le test réalisé juste avant l’été : « Nous avons demandé à chaque membre de l’équipe d’apporter une preuve tangible –un échange par email, la trace d’un événement précis- correspondant selon eux à un moment fort de la vie passée de la Fabrique, marquant une inflexion ou symbolisant un fait important. Ceci nous a permis de mettre en récit la trajectoire de la fabrique, de produire une fresque qui présente un récit commun des vies successives du labo [voir la photo illustrant le présent article], de reconstituer les différents chapitres de son histoire ». Une expérience qui enthousiasme une des participantes du groupe miroir : « Je trouve vraiment intéressant cette forme d’archéologie des trajectoires qui adosse les grands moments à des traces écrites et matérielles, c’est super ! ». Une autre participante y voit l’équivalent du travail d’autobiographie raisonnée du sociologue Henri Desroche à l’échelle d’une organisation. Pour un troisième participant, le test rappelle les interventions basées sur la « théorie de l’activité » (ou « chat »: Cultural Historical Activity Theory, du chercheur finlandais Yrjö Engeström). « Dans cette théorie, on travaille sur l’histoire des activités dans l’organisation our comprendre les défis des transformations éventuelles. », précise t-il.

Bref, la plupart des tests font beaucoup parler au sein du groupe miroir… les premiers retours semblent confirmer l’intérêt de repartir des problèmes vécus par les laboratoires d’innovation, d’y apporter des solutions construites de façon méthodique, puisant et « remixant » des pratiques, outils et modèles souvent déjà disponibles, d’origine pluri-disciplinaire, en documentant abondamment la démarche dans une logique de communs, et surtout de le faire collectivement, entre pairs, dans une logique de co-développement. Une dynamique qui semble plaire, puisque pendant et bien après la session, plusieurs  animateurs de laboratoires d’innovation ont manifesté le souhait de rejoindre le premier cercle des Labonautes afin d’y prendre part. Est-ce le signe qu’il faut ré-investir les communautés de praticiens existantes, quitte à les ré-outiller en termes de gouvernance, de moyens et de contenus -voire en créer de nouvelles ? A creuser…

Concepts, modèles et théories : de quelles connaissances avons-nous vraiment besoin si nous voulons mieux transformer ? 

En tant que praticiens et professionnels, sommes-nous suffisamment à jour sur le plan théorique ? Faisons-nous suffisamment dialoguer nos pratiques avec les théories et concepts en vigueur ? Pour obtenir un début de réponse, le second temps visait à partager avec le groupe miroir l’effort de « musclage théorique » auquel nous nous étions consacrés dans la dernière session. Partagent-ils le sentiment selon lequel, pour mieux remplir leurs promesses, les équipes qui animent les laboratoires d’innovation (et plus généralement qui gravitent dans tout l’écosystème de l’innovation publique) auraient besoin d’être plus robustes en termes de connaissances, de mieux mobiliser l’état des connaissances dans le champ de l’innovation, de la transformation, de l’expérimentation, ou encore de la coopération et de la gouvernance ?

Nous disposions de peu de temps, mais pour le savoir nous avions sélectionné un certain nombre de concepts, modèles et théories jugés utiles pour les laboratoires d’innovation, et que nous avions commencé à cartographier dans la session précédente. Les participants pouvaient s’inscrire à des temps d’échanges et de définitions sur des thèmes très variés, des plus identifiés aux plus exotiques : le modèle de « montée en maturité » (ou « concept maturity level », présenté en ouverture à titre d’exemple), la théorie du Care (ou « éthique de la sollicitude), la transition, la R&D sociale, le design systémique, le design stratégique, la théorie de l’enquête, la méthode du « proofmaking », la théorie de l’acteur stratégique. En 30 minutes, à partir d’un pitch présenté par l’animateur principale, les participants de chaque groupe devaient s’entendre sur une définition commune, et lister des terrains d’application de la théorie ou méthode concernée.

Que s’est-il passé au sein des ateliers ? A titre d’exemple, au cours de l’atelier sur la théorie de l’acteur stratégique de Michel Crozier et de Erhard Friedberg, les animateurs des laboratoires d’innovation ont témoigné que c’était un modèle et des outils (en particulier la grille sociodynamique) souvent utilisés mais sans l’expliciter et le formaliser. Ils ont pointé le risque de cristallisation à sa formalisation (soit tomber dans des acquis alors que jeu de négociation et rapports de force qui font bouger les choses en permanence) ou encore des questionnements sur l’opportunité ou non de présenter une telle grille à des élus, décideurs… Ils l’ont en tout cas jugé utile pour pitcher l’intérêt du laboratoire d’innovation : repositionner l’organisation pour que les acteurs se positionnent différemment et inversement ou pour prévoir les sessions, la grille sociodynamique étant un bon point de départ de la construction des ateliers, de l’appréhension des parties prenantes. Deux autres éléments ont retenus leur attention : les 4 ressources de pouvoir des acteurs, par exemple pour la mise en œuvre de projet de participation citoyenne, penser ce que cela induit en termes de perte de ressources de pouvoir pour un élu et la théorie de l’acteur réseau qui permet de rappeler que la structure est toujours présente.

Les autres théories présentées ont aussi suscité de l’intérêt. L’une des participantes témoigne et explique que la théorie de montée en maturité a inspiré la conception d’un modèle de coopération internationale, sur lequel son ministère travaille depuis 8 ans. Certains proposent d’intégrer d’autres théories que nous n’avions pas identifié : par exemple la théorie de la valuation de John Dewey, le concept d’Utopies réelles d’Erik Ollin Wright, et de « positionnement interstitiel » pour travailler sur les questions de re-politisation et de vision portées par les laboratoires d’innovation, des travaux autour de l’intermédiation issue des travaux sur l’innovation ouverte (déjà mobilisée dans les « living labs »), etc.

Chaque groupe a -tant bien que mal !- essayé de produire quelques lignes de définition, listé quelques terrains d’application, des liens pour aller plus loin. Il en faudra beaucoup plus pour que chacun puisse véritablement se familiariser avec ces connaissances et en faire usage, mais le principe semble susciter de l’enthousiasme.

Au final, qu’à pensé le groupe miroir de cette seconde séquence ? Si l’on en juge les premiers retours, on peut avancer qu’une demande pour ce type de connaissances existe de la part des agents. Nombreux nous ont dit qu’elles raisonnaient avec ce qu’ils vivaient dans leur activité quotidienne. Ce qui frappe également, c’est qu’une bonne partie des connaissances sont déjà là, au sein de la communauté, que chacun connait voire pratique déjà l’une ou l’autre d’entre elles et qu’un partage est possible, nul besoin d’un savoir « descendant ». L’une des impressions avec lesquels on ressort de ce second temps, c’est qu’il ne s’agit pas de réunir des connaissances encyclopédiques, ni de remplacer le savoir académique, mais plutôt de prioriser les connaissances les plus utiles aux laboratoires d’innovation, de les articuler avec leurs pratiques, et de les utiliser pour donner une plus grande robustesse à leurs activités, à ouvrir des marges de manoeuvre et des imaginaires nouveaux, des axes de progrès qui n’avaient pas forcément été envisagés initialement.

 

 

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