RÉ-OUVRIR LES LABOS, SESSION 5 DU 16 SEPTEMBRE 2022

Outre « Re-théoriser » et « Re-politiser »), la troisième des grandes hypothèses de départ des Labonautes est que les laboratoires d’innovation publique (et l’innovation publique en général) auraient besoin de se « ré-ouvrir », au sens de sortir de la routine et de s’ouvrir à d’autres approches et méthodes (par exemple au-delà du design ou de la sociologie des usages), mais aussi de s’ouvrir à de nouvelles formes de coopérations, à la fois en interne de l’organisation, et à l’extérieur, avec des acteurs tiers. Pour nous aider à traiter cette question, pour cette cinquième session nous avons fait appel à la Scop Ellyx, qui défend des modèles de coopérations multi-partenariaux fondée sur la R&D sociale.

D’accord pour coopérer, à condition de mieux partir des finalités

Labos d’innovation publique, transformation publique, innovation sociale….Sommes-nous capables de dire dans quel but ultime faisons-nous tout ça ? Pour tenter de répondre à cette interrogation vertigineuse mais aussi nous mettre en jambes, la session débute par un exercice dont les résultats vont s’avérer assez révélateurs : à la question « quelle est selon vous la finalité ultime des laboratoires en terme de transformation ? », nous réalisons que la plupart de nos réponses renvoient à des constats, des besoins, des activités, ds moyens (par exemple mener plus d’expérimentations ou agir de façon plus systémique). Pratiquement aucune ne traite des finalités elles-mêmes pour l’intérêt général et la Société – par exemple réhumaniser les services aux publics en réponse aux excès de la dématérialisation. Nous voici donc capables de nommer les moyens…mais pas les finalités !

Pourquoi nous parait-il souvent souvent si difficile de nommer les finalités qui nous guident ? Et du coup, comment les laboratoires d’innovation pourraient prétendre porter des transformations encore plus ambitieuses et passant par des coopérations avec d’autres structures aux intérêts distincts –d’autres collectivités, mais aussi des acteurs privés associatifs, des entreprises, des universités, etc- s’ils ne sont pas capables d’expliciter les finalités poursuivies, les utopies de transformation qu’il faudra porter ensemble ? Quelles finalités voulons-nous partager avec les autres ? A quels besoins des autres acteurs (pas seulement ceux de notre propre organisation) voulons-nous répondre, à quels besoins de la société voulons-nous contribuer ? Par exemple, si le mouvement mutualiste est né, c’est qu’il est le fruit d’une combinaison d’innovations (culturelles, juridiques, services, etc) et que des acteurs de nature différentes ont réussi à coopérer au service d’un même idéal.

Plusieurs facteurs expliquent cette difficulté à mettre la finalité au centre :

  • Nous accordons souvent un a priori positif à l’univers de l’innovation –ou encore de la coopération, de la participation, de la technologie, du co-design- qui tend du même coup à devenir une finalité plutôt qu’un moyen.
  • Deux visions s’affrontent en matière d’innovation : l’innovation comme moyen, ou bien comme finalité. l’innovation vise d’abord à répondre à une demande du Marché organisé autour de réponses technicistes (brevets, profits, création de valeur économique par les entreprises), et non à répondre à un besoin émanant de la Société ;
  • Nous consacrons peu de temps et d’espace pour la controverse et le débat démocratique sur les finalités de l’innovation, et ce faisant, nous dépolitisons l’innovation.
  • Nous confondons également évaluation (pour l’organisation) et mesure d’impact (pour la société).
  • Les laboratoires d’innovation ont-ils des marges de manoeuvre pour décider de leur finalité ? D’un point de vue institutionnel et protocolaire, ils ne sont pas libres (Léa Boissonade), mais dans la pratique la possibilité de « penser et agir sous le radar » existe, comme l’a expérimenté le TiLab (Benoit Vallauri) en anticipant sur les risques de la dématérialisation des services publics –un tabou avant les gilets jaunes, mais que les politiques ont bien du intégrer ensuite ;

Une grille pour clarifier le rôle des laboratoires d’innovation dans le processus d’innovation sociale

Dans le monde des ingénieurs, expérimenter est relativement facile. Mais expérimenter hors labo, « dans la société » implique de recréer des conditions propices. Comment une innovation passe t-elle de l’idée à sa diffusion dans la société, et quel rôle les acteurs publics, les collectivités et tout particulièrement leurs laboratoires d’innovation peuvent-il jouer pour y contribuer ?

Pour y répondre, Laura et Olivier nous présentent la grille « Social Readiness Level » conçue par Ellyx, une matrice destinée à clarifier le processus d’innovation sociale en le découpant en 9 phases, depuis les phases de recherche initiales (« recherche basique ») jusqu’à l’intégration de l’innovation dans toute la société.

Ce type de matrice peut aider les acteurs publics à mieux se positionner, et ce à plusieurs titres : Beaucoup de démarches d’innovation échouent car elles restent au stade d’expérimentations dégradées et isolées (niveau 4 ou  5 sur sur la SRL) et atteignent rarement le stade de pilote opérationnel (niveau 7 du SRL). Les laboratoires d’innovation publique doivent-ils viser le niveau 7, ou s’assurer qu’il sera atteint par des partenaires tiers ? Le rôle des laboratoires d’innovation est-il de conduire l’expérimentation de niveau 4 ou de niveau 7 ? De mener eux-mêmes l’expérimentation ? De lever les obstacles à l’expérimentation, par exemple en facilitant l’accès à l’espace public, en levant temporairement des contraintes réglementaires ou institutionnelles, en courant des frais d’assurance ?

La matrice SRL appelle de nouvelles questions de la part des participants :

  • Comment la matrice SRL prend en compte le fait que les labos souvent majoritairement sollicités sur des temps courts, et peinent à être très en amont et très en aval, à travailler en relais avec d’autres acteurs, à passer à l’échelle nationale ? La DITP peut-elle jouer un rôle sur ce dernier volet, tel une nouvelle chaîne de fabrication des politiques publiques ? Pourrait-on construire des alliances, par exemple entre le Lab Accès et des acteurs reconnus comme Odenore sur l’accès aux droits?
  • Comment la matrice SRL prend en charge l’idée de renoncement, du fait que dorénavant il nous faut déconstruire, et pas seulement créer de nouvelles solutions ?
  • Comment appliquer la SRL en situation conflictuelle, qui quelquefois deviennent la norme ? Comment « valider des concepts dans les ruines d’administrations publiques mises à mal » ?
  • Quid de la SRL lorsqu’il faut agir « sous le radar », en pirate ? cf Lab Accès (cf encadré) Exemple du TiLab dont la stratégie est de garder un bon équilibre entre des projets complexes et d’autres dont on sait qu’ils vont facilement fonctionnement, « pour qu’on nous fasse confiance, qu’on soit légitimés par des réussites »
  • SRL et sociologie de l’interaction : la capacité d’innover est aussi liée à la capacité d’embarquer toujours plus d’acteurs, en faisant évoluer le projet in intinere pour réussir à enrôler, etc. Dans beaucoup de projets, il faut d’abord faire ses preuves avant de se rendre compte qu’il faut intégrer d’autres acteurs, et du coup faire un nouveau projet. Besoin d’un travail de crédibilisation et de conscientisation.

 

Quel rôle pour les laboratoires d’innovation ?

Derrière toutes ces interrogations se pose la question du rôle du labo : quelle devrait être son rôle, et qu’est-ce qui ne doit pas l’être ?, Quand commence t-il, et quand s’arrête t-il ? Quel rôle peut-il jouer dans un ensemble plus vaste ? Sur quelles étapes du SRL peuvent-ils concentrer leurs efforts ? Plutôt en amont ou en aval ? Comment peuvent-ils jouer un rôle dans un écosystème plus vaste ? Constituent-ils des espaces « tiers » capables de mettre les acteurs en discussion ? De porter des portefeuilles de projets (portfolios) équilibrés et choisis stratégiquement ? De créer le cadre propice à l’expérimentation dans un secteur ou une problématique donnée ? De servir de bancs d’essais à des politiques nationales pour mieux les ré-orienter, ou au contraire de mettre à l’agenda national des innovations locales ? Et la question la plus délicate : combien de laboratoires d’innovation publique ont actuellement les capacités pour répondre à une telle complexité… ?

La laboratoire TiLab et le cas du Lab Accès : Mené par le TiLab, le programme a démarré comme un ensemble d’expériences conduites dans une maison France Service, croisant travail des chercheurs et de designers. Le rapport et le « livre de recettes » qui en sont issus sont venus interroger un processus de dématérialisation techniciste, destiné à fermer des guichets. Dans un premier, ces enseignements ont été mis sous embargo car ils contrastaient totalement avec la doctrine en vigueur. Mais la situation a changé avec la crise des gilets jaunes, le contexte national a évolué : rapport du défenseur des droits sur la dématérialisation, création d’un observatoire, de portraits territoriaux de l’accès administratif…. Le constat n’est plus contesté. Depuis, le « livre de recettes » en licence libre du TiLab a été téléchargé 36000 fois, les chercheurs poursuivent leur travail et sont sollicités pour évaluer la médiation numérique des maisons France Services. Pour Benoît, « Sans doute que les transformations ne sont pas encore suffisantes après-coup, et on n’a toujours pas fixé d’objectifs en matière d’accès au droits, mais au moins le TiLab a fait son travail ».

Qu’est-ce que la R&D sociale ?

L’expression « recherche & développement » ne recouvre pas qu’un ensemble de pratiques, c’est aussi un terme qui renvoie à un cadre juridique (cf OCDE) et de financement (en particulier les marchés de R&D). Ce qu’il faut retenir sur la R&D sociale :

– La R&D est faite par l’acteur agissant (entreprise, organisation, acteur public qui peut aussi être producteur de connaissances nouvelles, avec ou sans chercheurs académiques)

– La connaissance s’opère par (et non précède) l’expérimentation, d’où l’enjeu d’expérimenter dans des conditions « idéales »

-La Finalité de la R&D = développement de la Société (pas seulement au service d’un acteur)

– le développement d’une des parties doit être soumise au développement de l’ensemble géré en coopération

– un protocole scientifique doit permettre la mise en expérimentation et conditionne la manière dont celle est évaluée (conseil Ellyx : confier l’élaboration du protocole scientifique à un chercheur académique, en amont de l’expérimentation).

Les 3 figures (ou rôles) de la recherche :

  • Chercheur académique = recherche fondamentale / Appui et démarche scientifique d’apport de preuve pré conception
  • Agent de recherche et développement = Développement expérimental / veille à l’expérimentation au regard du protocole
  • Chercheur académique = évaluation scientifique / Supervision – Observation. Conçoit le protocole scientifique et suit sa mise en œuvre

On retrouve cette répartition dans l’exemple d’une expérimentation sur le Revenu de Transition Ecologique (sorte de revenu universel) à Grande-Synthe : la Ville a accueilli un doctorant en CIFRE qui a mis en place l’expérimentation, jouant le rôle d’agent de recherche et développement. Un conseil scientifique a joué le rôle d’apport en recherche fondamentale, tandis que la direction de la thèse a joué le rôle d’évaluation scientifique.

Dans des programmes où les chercheurs sont surreprésentés, comment s’assurer qu’ils ne soient pas les seuls à gagner en pouvoir d’agir, au détriment de ceux qui n’en ont déjà pas beaucoup ? (ex de la place des jeunes dans une recherche à Grenoble sur les indicateurs de bien être). D’où l’importance de diversifier les profils, d’intégrer les publics dans les processus de recherche, de bien poser le cadre de R&D. Les laboratoires d’innovation publique peuvent y veiller, créer des terrains propices, faciliter la coopération entre acteurs privés et collectivités. Ils peuvent aussi faciliter l’inscription de la recherche dans le long terme –par exemple le TiLab qui a inscrit le financement de la recherche fondamentale de Lab Acces dans les budgets recherche de la Région Bretagne pendant 4 ans.

En conclusion, s’ils veulent coopérer, les laboratoires d’innovation doivent clarifier les finalités qu’ils portent, et au-delà expliciter leur théorie de transformation, clarifier leur rôle dans un processus d’innovation plus vaste et la façon dont ils conduisent leurs expérimentations, par exemple en s’inspirant de grilles de type SRL. Quant à la R&D sociale, elle peut offrir aux laboratoires et aux équipes d’innovation publique un cadre pour élargir leur action, agir de façon plus systémique, mais aussi s’inscrire dans des coopérations durables qui les éloignent du risque d’être trop dépendant de l’agenda de leur organisation….